Anouar Benmalek: «Le silence des autorités religieuses musulmanes est un acquiescement»

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Anouar Benmalek: «Le silence des autorités
religieuses musulmanes est un acquiescement»
Le Soir, dimanche 15 novembre 2015
L’écrivain algérien revient sur la série d’attaques qui a frappé Paris ce vendredi soir. Il n’hésite pas
à dénoncer la passivité des autorités religieuses musulmanes qui, selon lui, doivent condamner
plus fermement le terrorisme.
Anouar Benmalek est un écrivain algérien. Dans son dernier livre, Fils de Shéol (Calmann-Lévy), il parle de
la Shoah qu’il met en parallèle avec le génocide des Héréros et des Namas dans le Sud-Ouest africain, une colonie
allemande devenue aujourd’hui Namibie, génocide perpétré par les soldats allemands au début du XXe siècle. C’est
dire son audace: un écrivain arabe qui se permet d’évoquer la Shoah, ce n’est pas courant.«La souffrance des Juifs et
des Tziganes m’appartient parce que je suis membre de cette communauté imbécile et merveilleuse qu’est l’humanité,
nous avait-il dit (Les Livres du Soir du 7 novembre). Et puis le conflit du Moyen Orient n’a rien à voir avec la Shoah.
Lier les deux, c’est absurde et obscène.» Nous l’avons contacté samedi midi.
Votre première réaction?
L’horreur absolue. S’attaquer à des gens totalement innocents, tirer au hasard, c’est vouloir terroriser au
maximum. C’est une stratégie de la terreur. Au niveau mondial, ce n’est pas nouveau, il suffit de voir ce qui
se passe en Syrie et en Irak ainsi qu’au Liban ces derniers jours. Mais au-delà de la douleur et de la
compassion envers les victimes, la France ne doit pas s’étonner: c’est un pays qui est partie prenante dans
la guerre à l’État islamique en Syrie et en Irak.
Et puis vous rationalisez.
Oui. Et je crois que le pire est encore devant nous. En même temps, les ge sticulations polit iques
obscurcissent le débat. Par exemple sur le terrain syro-irakien. Il n’y a pas de clarification sur le rôle des
parties. Qui sont nos ennemis, qui sont nos alliés? L’Arabie saoudite et le Qatar sont elles-mêmes parties
prenantes dans la viole nce. L’Arabie saoudite est le bailleur de fonds des extrémistes. Et le Qatar peut à la
fois être le support financier d’un grand club de foot français et avoir des accointances avec la b ranche
syrienne d’Al Qaïda. L’horreur ne doit pas nous empêcher de penser. Il y a des remises en question à faire.
A Paris, ces jeunes terroristes étaient prêts à mourir.
C’est une question qui me taraude. Comment devient-on aussi facilement kamikaze, comment les
concepteurs de ces attentats persuadent-ils ces jeunes gens de sacrifier leur vie? Il y a là une appétence
pour la mort, mais comment fonctionne cette usine à kamikazes extrêmement productrice? Et là, la
responsabilité des grandes autorités religieuses musulmanes est engagée: elles n’ont pas le courage de
dénoncer fermement le terrorisme. C’est peut-être de la lâcheté parce que cette attitude leur vaudrait de se
trouver en première ligne. Mais c’est aussi de la complicité indirecte avec le terrorisme.
Vous y allez fort.
Je n’hésite pas à dire que le silence des autorités religieuses musulmanes est un acquiescement de fait.
J’en parle sans problème parce que c’est ce qui s’est passé dans les années 90 en Algérie. Les autorités
religieuses n’étaient pas claires. Parce qu’il y avait danger sans doute, mais aussi une connivence
particulière. Voyez l’Arabie saoudite, avec La Mecque, c’est un peu le Vatican de l’islam sunnite. Mais le
pays finance les mouvements islamistes dits modérés, dont, quand même, la branche irakienne d’Al Qaïda.
Al Qaïda, considéré à présent comme « modéré » en face de l’horreur absolue de Daesh.
Et puis, il y a les problèmes inextricables posés par le régime d’Assad en Syrie. Régime qu’on a aidé jadis,
parce qu’on aidait les ennemis du grand satan qu’était l’Iran. Là aussi il y a des choses à clarifier, des
choses à mettre à plat. Et il y a la responsabilité des États-Unis, qui ont ouvert la boîte de Pandore en
envahissant l’Irak.
C’est la guerre? La troisième guerre mondiale, comme disait le pape il y a quelques mois?
Je ne sais s’il avait raison. En tout cas, les conflits ne sont plus localisés comme dans les conflits
traditionnels: ils se métastasent. On est en guerre avec un ennemi d’un type nouveau: c es soldats sont
heureux d’aller mourir ! Il est très difficile de combattre ce genre d’ennemi. Je suis très pessimiste pour
nous et pour les années qui arrivent.
Interview recueillie par Jean-Claude VANTROYEN