Reggie Washington 'Rainbow Shadow' Le Soir 3/6/2015

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musiques
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musiques
le disque
DE LA
SEMAINE
Entretien
R
eggie Washington, 52 ans,
est un bassiste exception-
nel. La preuve par le
nombre de stars qui l’ont inclus
dans leurs groupes: Steve Cole-
man, Roy Hardgrove, Chico Ha-
milton, Branford Marsalis, Lester
Bowie, Ravi Coltrane, Jacques
Schwarz-Bart, Stéphane Galland,
Erwin Vann, Jozef Dumoulin,…
Et Jef Lee Johnson, évidemment,
le guitariste US génial et en
même temps quasi méconnu qui
a quand même enregistré douze
albums sous son nom et qui est
mort en janvier 2013.
Reggie Washington n’est pas
qu’un musicien de talent, c’est un
être humain chaleureux, enthou-
siaste, réfléchi, sympathique, qui
parle de la musique avec une es-
pèce d’évidence bienvenue. On
s’est retrouvé avec lui et Stefany,
sa femme, au Soleil, en plein
Bruxelles pour une entrevue
agréable et passionnante.
Pourquoi avez-vous quitté New
York pour Bruxelles?
Par amour d’abord. Stefany et
moi, on s’est rencontrés à New
York. Et c’était le moment où
j’avais besoin d’un nouvel es-
pace, où j’avais un désir de re-
nouveau, une volonté de recom-
mencement en Europe. En fait,
je ne faisais que vivre à New
York, je ne faisais pas vraiment
partie de la scène. Par contre, je
tournais tout le temps en Eu-
rope, avec Steve Coleman, Roy
Hargrove, etc. Je n’avais plus
rien à New York, mes affaires se
trouvaient dans un garde-
meubles. Il était temps pour
moi de changer.
Vous aimez vivre à Bruxelles?
C’est très beau. Une belle qualité
de vie, du calme, de l’air frais,
des ciels clairs et pas de buil-
ding devant votre fenêtre. Et
musicalement, je peux m’in-
quiéter de mes propres envies.
J’étais un sideman, un sideman
glorifié sans doute, jouant des
tas de sortes de musiques, et
j’étais fatigué de cela. Je voulais
dire ce que j’avais à dire, musi-
calement, avec ma propre voix.
Et il y a beaucoup de créativité
ici. J’adore.
Pourquoi avoir choisi la basse
électrique?
Il y a toujours eu une basse à la
maison. Mon frère, le batteur
Kenny Washington, allait à
l’école avec Marcus Miller. Et ce-
lui-ci venait à la maison pour
parler jazz avec mon frère. Il a
joué de «ma » basse. Et moi j’ai
adoré ça. Et comme j’avais ap-
pris le violoncelle, ça m’a inté-
ressé.
Vous préférez la basse
électrique à la contrebasse?
J’adore le sentiment de la basse
acoustique, l’air, la sensation de
la boîte, la résonance sur mon
corps. Mais je me sens mieux
avec la basse électrique, c’est
plus confortable pour s’expri-
mer, je peux dire davantage
avec elle. Contrebasse et basse
électrique ont des voix diffé-
rentes. Et je joue des deux, sur
disque et en concert. Mais sur
l’album, ce n’est que de l’élec-
trique, c’était pour moi plus ap-
proprié pour rendre hommage à
Jef Lee.
Vous avez joué avec des tas de
grands musiciens de jazz.
Qu’avez-vous appris d’eux?
J’ai appris de chacun d’eux. Et
d’abord de Chico Hamilton. Il
m’a montré que j’avais une res-
ponsabilité envers moi-même,
envers les autres musiciens, en-
vers le public. Il m’a dit de ne
pas être arrogant, d’avoir de
l’humilité et de respecter les
autres. Steve Coleman m’a
appris à croire dans ce que je
fais. Roy m’a appris à être au
sommet de mon jeu tout le
temps. Et Jef de jouer pour la
musique, pas pour le brillant,
juste pour la musique. Et en-
tendre Ron Carter m’a appris à
être un joueur de basse, d’être le
point focal d’un groupe et de sa
musique.
Et qu’ont-ils appris de vous?
Le tempo, sans doute. Le temps,
c’est le plus important dans la
musique. On dit de moi: quand
tu joues avec lui, tu n’auras au-
cun problème.
La basse est la base.
Avec la basse, on a la possibilité
de prendre beaucoup d’espace.
Mais il y a des groupes où la
basse prend trop de place. Moi je
joue le supporting role, je laisse
de l’espace aux autres musi-
ciens, même quand je suis lea-
der.
Votre album est un hommage à
Jef Lee Johnson. Vous avez joué
avec lui. Quand il est décédé,
vous avez immédiatement
imaginé cet album «tribute » ?
Mon but était simple: que ses
chansons soient entendues. Je
voulais par cet album faire en-
tendre sa musique à plus de
gens. Le travail et la musique de
Jef méritent une véritable re-
connaissance. Et je suis vrai-
ment heureux du résultat: Jef
Lee le méritait. L’album est ve-
nu du cœur. C’est pour cela qu’il
diffuse plein d’émotions. Pour
Jef, c’était d’abord le cœur qui
comptait: c’était un homme
vrai.
Vous avez rameuté des tas de
musiciens qui furent aussi des
complices et des amis de Jef
Lee Johnson.
Pour faire ce CD, il fallait que ce
soit avec des gens que Jef aimait
musicalement et humainement.
Mais ça n’a pas été facile. J’ai
beaucoup attendu. On avait les
musiques. Mais il fallait les
mixer et je traînais, je ne me
sentais pas prêt. Et puis Wal-
lace Rooney m’a envoyé un solo
de trompette (il fredonne), et j’ai
alors entendu dans ma tête des
lignes de basse. Ça y était.
D’autres solos sont arrivés, très
rapidement (il claque des
doigts) et je me suis dit: il est
temps de mixer cet album. Avec
une remarquable équipe, qui a
donné une personnalité à cet al-
bum. Quand vous l’écoutez, c’est
comme une tapisserie musicale,
une peinture, une mosaïque
musicale. Vous mettez les écou-
teurs, vous fermez les yeux et
vous pouvez voir la musique
couler d’un côté de votre tête à
une autre. Jef faisait ça sur tous
ses CD, c’était un peintre, il po-
sait de la guitare sur certains
moments, de certaines façons,
comme pour créer une illusion
musicale. J’ai voulu garder ça.
Et je suis content, je me sens
bien. J’avais un grand matériel
pour pouvoir le faire. Je sentais
les émotions de Jef et aussi celles
qui émanent des peintures de
Pascal Martos, dont certaines
ornent le livret de l’album. Cela
m’a aidé à créer: c’est une pein-
ture, une peinture de l’amour. Je
ne voulais pas me perdre moi-
même. Je n’essaie pas d’être Jef
Lee, cet album, c’est ce que je
sens à propos de lui.
Et vous chantez sur cet album.
C’est nouveau pour moi. Je
n’étais pas très sûr de moi. Mais
on m’a dit: fais-le. J’ai envoyé
une démo à ma sœur: « C’est toi
qui chantes? », m’a-t-elle lancé,
surprise. Ma grande fille, qui
vit à New York, m’a dit que
c’était vraiment bien. Mais
j’avais cette voix au fond de ma
tête. Dans nos groupes, je de-
mandais souvent à Jef de chan-
ter un de ses morceaux. Mais il
rétorquait qu’il ne connaissait
plus les paroles, et puis que tout
le monde s’en foutait quand
même de ses chansons. Et puis
un jour il m’a dit: et si tu le fai-
sais toi?
Il fallait chanter parce que les
paroles sont importantes?
Oui. Elles racontent des his-
toires de tous les jours. Jef avait
une vision un peu cynique du
quotidien. Il était très doué,
c’était un poète. Et je crois que
ses chansons doivent être enten-
dues et comprises.
Cet album, c’est du jazz, de la
soul, du funk?
Je ne sais plus qui de Duke El-
lington ou de Billy Strayhorn
disait: il n’y a que deux sortes
de musique, la bonne et la mau-
vaise. J’aime dire que cet album
est de la bonne musique. Que
tout le monde peut sentir. Si
vous dites que c’est du jazz, OK,
du r’n’b, OK aussi, du funk, OK
encore. Du moment que ça vous
fait du bien… C’est de la mu-
sique.
Propos recueillispar
JEAN-CLAUDE VANTROYEN
www.reggiewashington-official.com
www.jammincolors.com
Reggie Washington présente son album
en concert le 3 septembre au Singer à
Rijkevorsel et le 8 septembre au Marni à
Ixelles.
« C’est comme un tableau, une tapisserie musicale »
Reggie Washington
dans la lumière
de Jef Lee Johnson,
et la sienne.
©DAVID CRUNELLE.
Reggie Washington, le bassiste américain
installé à Watermael-Boitsfort depuis quasi
neuf ans, sort un très bel album d’hommage
à Jef Lee Johnson, « Rainbow Shadow»
Reggie Washington
Rainbow Shadow
★★★
Jammin’colors
C’est le troisième album du
bassiste américain installé à
Bruxelles. Et il est excellent. Un
hommage au guitariste Jef Lee
Johnson, mort à 54 ans en jan-
vier 2013. Beaucoup de musiques
de Jef Lee donc, beaucoup
d’amis de Jef Lee invités, comme
Martin Sewell, Wallace Roney,
Patrick Dorcéan, DJ Grazzhoppa,
Jacques Schwarz-Bart. Mais cela
reste un album de Reggie Wa-
shington, avec son groove, le son
caractéristique de sa basse, sa
production toujours très soignée.
Et l’intervention de sa femme
Stefany et de leur fille Ella dans
«Move/Shannon ». Ça balance
chouette, on a envie de danser
avec Jef Lee et Reggie et c’est
plein d’émotion. Ceci est le vo-
lume 1. Vivement le volume 2!
J.-C. V.